Les écoles multigrades en Afrique, Partie 2
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Titre long : Recours aux écoles multigrades
comme stratégie de résorption du déficit d’enseignants en Afrique
L’offre d’enseignants dans les
écoles primaires africaines demeure souvent inférieure à la demande. Le cas du
Togo peut servir de preuve. Par exemple, le pays comptait 6049 écoles primaires
en 2010 avec pour effectif d’enseignants 31 712 au lieu de 36 294 enseignants
sur la base du modèle pédagogique « une classe, un enseignant ». Après
analyse, un déficit exact de 4582 enseignants reste à combler pour permettre le
système de l’enseignement primaire de fonctionner. Depuis toujours les écoles
périphériques continuent par accueillir de nouveaux instituteurs volontaires à
cause de ce manque à l’appel d’enseignants dans les établissements scolaires du primaire. Si
aujourd’hui de jeunes diplômés s’orientent vers le service de volontariat dans
le secteur de l’éducation nationale pour la cause de l’enseignement de base
malgré les conditions de travail difficiles, il apparaît évident que la demande
d’instituteurs a été constamment forte sur le terrain. Un autre facteur éducatif
encourageant la demande d’enseignants dans les écoles primaires, se fonde sur
le besoin d’équilibrer le ratio élèves/maître moyen de 45 élèves par
enseignant. Les effectifs scolaires pléthoriques, faut-il le rappeler,
caractérisent les écoles publiques partout en Afrique. Par ailleurs, environ
25% d’enfants en âge d’aller à l’école, ne la fréquentent pour plusieurs
raisons, non pas liées seulement à l’incapacité socio-économique des
populations, mais au manque d’offre d’éducation primaire par les Etats
africains. Certes, les écoles multigrades sont ignorées des circuits officiels
de l’administration des systèmes éducatifs, pourtant elles contribuent
énormément à répondre dans une certaine mesure à la demande d’éducation
scolaire sur le continent. Quels seraient alors les atouts et limites à
rattacher à la mise en œuvre d’un système pédagogique de généralisation des
écoles multigrades en Afrique ?
1 - Atouts et limites de mise en
œuvre d’un plan d’écoles multigrades en Afrique
Pour
ou contre les écoles multigrades sur le continent africain ? Dans la balance,
il se trouve les inconvénients et les avantages. Aux décideurs de jouer maintenant !
1.1 – Avantages des écoles
multigrades en Afrique
Le
système d’écoles à classes multigrades participe a priori à la maîtrise par les
Etats africains et leurs collectivités locales des principaux intrants
éducatifs, à commencer par les besoins en enseignants. Les avantages à tirer du
dispositif des écoles multigrades touchent les aspects économiques, sociaux,
éducatifs et pédagogiques. Au premier plan, une économie d’échelle pourra se
faire en ce qui concerne les ressources humaines, matérielles, financières et
infrastructurelles. Les effectifs d’enseignants à recruter annuellement ne seraient
plus démesurés. Le budget de l’éducation deviendrait maîtrisable et le nombre
de salles de classes à construire se réduirait considérablement. Sur le volet social,
les communautés se retrouveront allégées du lourd fardeau de rétribution des
enseignants volontaires en contrepartie de leur prestation de service
volontaire dans les écoles communautaires. Une étude de projet de faisabilité
sur la question pourrait aider à déterminer la proportion des réductions à
attendre du système d’écoles multigrades en comparaison du maintien sans fin de
la méthode traditionnelle ou classique d’enseignement primaire, « une
classe, un enseignant ». Le problème ne se pose plus en termes d’ouvrir
des écoles classiques, mais de développer une offre éducative correspondant aux
besoins, conditions de vie et ressources des communautés[1].
L’approche par l’école multigrade servira à scolariser les enfants des communes
rurales défavorisées. En contribuant ainsi à l’élargissement de l’accès
universel à l’éducation de base. Ce faisant, l’école se situera plus proche du
domicile des élèves. Par conséquent, les enfants seront moins enclins à
abandonner prématurément les classes pour des raisons d’éloignement de l’école
officielle. Les filles qui payent parfois un lourd tribut en termes de violence
de toute nature contre elles, se protégeront beaucoup plus par l’effet des
écoles primaires rapprochées des familles et communes.
Le gain en qualité des
enseignements dispensés s’optimisera, car le fait de tenir plusieurs niveaux scolaires
à la fois renforce les capacités organisationnelles de l’enseignant. Toutefois,
l’avantage ne peut être acquis que sous réserve d’une formation initiale et
pédagogique de l’enseignant à la hauteur de l’original système d’écoles
multigrades. Il serait même indispensable que la formation initiale soit
doublée d’une formation spécifique, afin d’augmenter les chances d’obtention de
meilleurs rendements dans les classes jumelées. La révision du statut
d’enseignant avec en filigrane l’exigence de hauts salaires pour ce nouveau
corps d’enseignants et les avantages sociaux à lui concéder provoquera une détonation
tant attendue pour la revalorisation de la profession enseignante. Les
conditions avantageuses vraiment modernes des enseignants garantiront le
déclenchement d’une révolution éducative centrée sur « la soif et la faim
de connaissances ». Les apprentissages à susciter, créer et satisfaire auprès
de l’enfance et de l’adolescence dès le primaire scolaire réalise l’objectif de
faire germer en elles l’amour des mathématiques, des lettres, des sciences, des
arts, des métiers, etc.
Les écoles multigrades répertoriées
par nos observations locales demeurent majoritairement en zones rurales depuis
l’officialisation massive des écoles d’initiative locales en écoles primaires
publiques. Elles constituent une opportunité pour les enfants issus des régions
déshéritées de bénéficier d’une éducation primaire. Pour cela, le système
d’écoles multigrades peut contribuer à réduire fortement les disparités en
matière d’accès à l’éducation. Par ailleurs, les écoles en question s’intègrent
parfaitement dans la logique sociale et culturelle du milieu en mutation lente qui
dispose encore de la « solidarité
mécanique »[2].
Il se crée alors entre élèves de différents niveaux et enseignants une relation
de confiance mutuelle rendant à ce dernier la tâche pédagogique plus facile
pour suivre assidument le cursus de chaque élève.
1.2
– Inconvénients des écoles multigrades en Afrique
Les inconvénients du système des
écoles multigrades se ressentent a priori d’un seul côté, à savoir la nouvelle
mission à haut risque de l’enseignant et sa situation personnelle. La lourdeur
de l’emploi du temps et les difficultés de contrôle de l’assiduité des élèves
sont à redouter, même si une certaine formation appropriée pouvait préparer
l’enseignant à la tâche. Le système d’écoles multigrades pourra causer « un préjudice à la qualité des enseignements,
étant donné la multiplicité des charges qui s’impose à l’enseignant, notamment
dans la préparation des fiches de cours de plusieurs niveaux d’études »[3].
Cette préparation nécessitera plus de temps que dans le contexte
classique ; il faudra veiller à ce que l’enseignant soit entouré d’un
soutien pédagogique suffisant. L’inconvénient sans doute le plus redoutable se
rapporte à l’influence du système des classes multigrades pouvant contrarier
les tendances démographiques des populations locales. Les populations se
caractérisent par des habitudes reproductrices très vivaces. Ainsi tout le
monde doit comprendre que les classes multigrades sont instituées, non par la
faiblesse de la demande d’éducation, mais plutôt par un manque d’offre publique
éducative. Si les écoles multigrades devenaient un nouveau phénomène éducatif
général en Afrique, alors les ministères en charge de l’éducation nationale
s’obligeront de s’accommoder d’une bonne connaissance de la situation par des
études diagnostiques régulières dignes d’alimenter des informations en vue d’un
processus meilleur de prise de décision.
2 - Vers la reconnaissance et la
systématisation des EM[4] sur le continent
Pour fonder officiellement les
écoles multigrades en Afrique et hâter le développement de l’éducation, des
nouvelles mesures normatives paraissent nécessaires. Après quoi les ressources
humaines, scientifiques et institutionnelles feront le reste.
2.1
– Les mesures normatives à édicter pour soutenir le plan éducatif
Une école de qualité résulte de la
relation systémique de nombreux éléments parmi lesquels l'on retiendra les
structures de l’école, l’équipe pédagogique d’encadrement, les élèves, les
parents, l’environnement physique et social, la coopération extérieure, etc.
Dans le cas des écoles multigrades, la combinaison des facteurs devient
nécessaire pour améliorer l’accès à la qualité de l’école. Est-il possible que
les EM tirent parti du dispositif d’écoles de qualité ? Pour celles existantes,
elles fonctionnent en vase clos. Dans un tel contexte d’isolement et
d’enclavement, les écoles n’ont ni de contacts ni la notoriété nécessaire pour
attirer vers elles les regards, les appuis pédagogiques et matériels adéquats.
Le développement des offres éducatives nécessite des prises de décision, des changements
d’habitudes et d’attitudes, la mise en œuvre de stratégies cohérentes au niveau
local central et global. Participent au progrès du projet, les mesures d’ordre
législatif, administratif et pédagogique ainsi que incitatives à l’endroit du
personnel enseignant.
Comme pour les cours jumelés ou à
double flux, des textes organiques doivent être pris en vue de l’institutionnalisation
des écoles multigrades. Les textes, véritables reflets d’une volonté politique forte
des autorités publiques, devraient clairement spécifier le mode d’organisation
et des conditions de mise en place des écoles multigrades. De plus, le modèle cours
jumelés ou à maître unique s’intégrerait aux moyens à mettre en œuvre dans le
cadre de l’élaboration des plans quinquennaux ou décennaux de développement du
secteur éducatif. Il conviendrait de constituer au sein de l’institution de
l’administration de l’enseignement de base, un organe consultatif avec la
collaboration d’autres départements publics pertinents et des syndicats pour
étudier sous différents aspects, les problèmes touchant à la création et au
fonctionnement des écoles multigrades. Il s’agit de mener une véritable
stratégie d’implantation, c’est-à-dire d’effectuer d’abord une analyse
détaillée de la situation des écoles existantes actuellement dans les pays
africains ; ensuite identifier les régions critiques qui requièrent la
mise en place des écoles multigrades. L’étude des aspects financier, social,
culturel, pédagogique, etc… avant l’adoption des structures scolaires
jumelées s’annonce comme des préalables aux décisions d’importance
dans le secteur de l’éducation nationale. Un effort immédiat s’avère indispensable
pour rompre l’isolement des écoles à maître unique existantes : en ce qui
concerne tant l’enseignant (accès aux NTIC, visites périodiques et régulières d’un conseiller
pédagogique, documentation pour la classe, cercles d’études, relations suivies
avec des établissements scolaires plus importants, etc...) que les élèves
(accès aux NTIC, correspondance interscolaire, coopération scolaire, excursions, échanges
d’élèves, participation aux mêmes examens blancs que les élèves d’autres écoles
primaires publiques, etc…). Impliquer activement l’association des parents
d’élèves dans l’organisation fonctionnelle des écoles multigrades, en plus
organiser des visites aux écoles pour attirer l’observation extérieure sur les
activités scolaires des élèves, soutiendront la lutte contre des attitudes
négatives envers les écoles d’initiative locales. Les mass media publics et
privés invités à soutenir par la médiatisation de la stratégie éducative
multigrade attireront l’attention des partenaires du système éducatif pour
défendre et légitimer le recours à court, moyen ou long termes à une politique
d’enseignement primaire favorable à l’enseignement multigrade.
2.2 – Ressources humaines, scientifiques et institutionnelles à déployer
Par ailleurs, compte tenu du
phénomène éducatif à caractère spécifique sur le continent, il devient incontournable
de former les inspecteurs, conseillers pédagogiques et directeurs d’écoles sur
la méthode de supervision des classes multigrades. Quant aux enseignants qui
tiennent les classes de ce genre, une formation continue assurée par des
formateurs bien expérimentés, devrait leur être donnée. Un titulaire d’une
école à maître unique formé, s’arme mieux pédagogiquement pour s’occuper
efficacement des élèves d’âges et de niveaux d’études différents. À l’école
primaire à maître unique, les contenus des plans d’études et de programmes,
tout comme le nombre des années de scolarité seraient identiques à ceux de
l’école primaire publique classique. Les élèves de l’un ou l’autre type d’école
auront les mêmes droits et possibilités d’accéder aux études secondaires. L’école
multigrade se distingue de l’école classique non sur le critère des programmes publics
d’enseignement à rendre toujours exigeants, mais sur l’organisation interne du
travail scolaire. Il convient de mettre l’accent d’une façon toute particulière
dans les écoles multigrades, sur l’application de certains principes
psychopédagogiques tels que le travail individuel et de groupe. L’élaboration
des guides didactiques à l’usage du personnel enseignant des écoles à maître
unique s’impose. Devient indispensable, la réalisation des émissions
radiophoniques éducatives par les conseillers pédagogiques bien formés et à des
heures d’écoute bien choisies. Certains suggèreront d’encourager la parution
des revues pédagogiques s’intéressant directement à l’activité des écoles à
maître unique. En dépit des difficultés pour élaborer les manuels scolaires
spéciaux pour les écoles multigrades, les Etats africains gagneront à mettre à
la disposition des écoles, l’accès aux nouvelles technologies de l’information
et de la communication pour l’éducation -NTICE, l’IA éducative, des auxiliaires
audiovisuels, des recueils d’exercices gradués, des fiches individuelles de
travail et tout autre matériel didactique adapté à l’enseignement multigrade.
Les autorités scolaires se préoccuperont de la forme à donner à l’équipement et
au matériel comme les tables et chaises adaptées aux enfants des différents
âges et niveaux d’études. Les problèmes qui se posent aux écoles à
maître unique feront l’objet de recherches scientifiques dans les instituts de
formation pédagogique. L’organisation de l’enseignement dans l’école à maître
unique, facilitera la possibilité pour tout futur instituteur de pratiquer
l’activité pédagogique dans les écoles du genre. Les expériences théoriques
acquises sur l’école multigrade seront des plus précieuses pour l’ensemble des
futurs instituteurs du système primaire. Pour cela, des écoles pilotes à maître
unique sont à créer et à annexer aux écoles normales d’instituteurs, de manière
qu’elles servent à la fois d’écoles d’application pour les futurs instituteurs
que de centres de perfectionnement pour les enseignants déjà en service.
Avant la mise en exécution du
programme alternatif des écoles multigrades, le perfectionnement des
instituteurs s’occupant déjà de ces écoles reste urgent. Il conviendrait de
leur donner l’occasion de suivre des cours de vacances, des cours à distance
par NTICE ou par correspondance, des cours par radio éducative, des conférences
pédagogiques de circonscription, et de bénéficier des services d’une
bibliothèque spécifique itinérante. Étant donné des difficultés de leur tâche
pédagogique, devient nécessaire l’amélioration au maximum des conditions de travail
des titulaires des classes à maître unique. Ces derniers devraient bénéficier
de salaires alléchants, attrayants et attractifs. Les avantages sociaux comme logement,
assurance-maladie, primes spéciales et meilleures retraites sont de nature à attirer
plus de vocation professionnelle dans ce domaine éducatif si délicat.
Dans la sphère internationale, les
spécialistes ou les enseignants des pays possédant une expérience avérée dans
l’organisation et le fonctionnement des écoles multigrades pourraient être
invités à partager avec ceux d’autres pays plus novices en la matière,
l’expertise éducative multigrade en vue d’améliorer en Afrique l’administration
et la gestion de l’éducation de proximité. Une autre piste de recommandations
consiste à mettre en œuvre des programmes d’octroi de bourses au bénéfice des
enseignants, éducateurs particulièrement méritants et désireux de se rendre à
l’étranger pour étudier le système des écoles multigrades. L’UNESCO, l’IIPE, le
Bureau International d’Éducation, les organismes régionaux d’éducation et les
associations d’enseignants devraient promouvoir l’échange des travaux, des analyses
et de la documentation de tous ordres (textes officiels, rapports, études
monographiques, films, manuels, etc…). Enfin, l’organisation des conférences,
des colloques, des congrès, des réunions professionnelles, des stages, des études
consacrées à l’examen des questions touchant aux écoles multigrades, garantira
une meilleure évolution de l’offre éducative innovante en milieu périphérique
africain.
Conclusion
Les écoles multigrades constituent
un phénomène éducatif en essor sur le continent africain. Partant de
l’expérience locale, il a été possible de cerner le nouveau problème éducatif
au plan plus global. L’indication la plus significative porte sur le fait que
les écoles multigrades se situent dans les zones rurales des pays d’Afrique.
Leurs conditions de fonctionnement restent déplorables : manque de locaux,
de tables-bancs, de tableaux noirs, de matériels pédagogiques pour
l’enseignant, de livres de lecture et de calcul, etc… pour les élèves, d’accès aux
NTICE, etc. L’enseignant d’une classe jumelée n’a pas des avantages matériels
motivants, toutefois il reste engagé au service de l’école et des élèves. Pour
certains des enseignants généralement volontaires, ils vivent des travaux agricoles
tenus par leurs écoliers, ensuite des dons de vivres provenant de la communauté
rurale et parfois d’un petit pécule par mois. En dépit des conditions
difficiles, les écoles arrivent à produire des résultats scolaires non
négligeables. C’est là une preuve incontestable que le système des écoles
multigrades ou à maître unique peut servir de stratégie africaine pour
l’universalisation de l’éducation de base dont le problème récurrent demeure le
manque d’enseignants. Développer la stratégie éducative alternative décrite, suppose
une mise en expérimentation des classes jumelées dans les régions sinistrées
d’Afrique en matière d’enseignement public de base. Le plan concorde « parfaitement avec les politiques de
décentralisation fonctionnelles »[5] en
instauration dans les pays africains. Toutefois les études de faisabilité et les
expérimentations pilotes relatives à l’organisation et au fonctionnement des
écoles multigrades devanceront tout programme de généralisation à l’échelle des
territoires nationaux et du continent dans une nécessaire vision de relance et
du développement de l’éducation en Afrique.
ALEZA
Sohou, Université
de Lomé
[1]Y. J. Martin et T. N. Tcâu
(1993) : La qualité de l’école
primaire en Guinée, Paris, UNESCO.
[2] Selon la formule de Durkheim qui
insiste sur le fait qu’elle se déclenche sans conditions préalables.
[3] Résultat d’interview d’un
enseignant.
[4] Ecole
multigrade.
[5] Scheerens J. (2000) : Améliorer l’efficacité des écoles,
Paris, UNESCO.

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