Les écoles multigrades en Afrique, Partie 1
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Introduction
L’école
à six classes dans l’enseignement primaire francophone en Afrique s’est imposée
pendant longtemps comme modèle officiel de l’institution scolaire de base. Le
principe « une classe, un enseignant » voudrait faire de l’école
primaire à six classes, une école primaire nécessairement à six enseignants.
Aujourd’hui, la crise économique généralisée et les déficits budgétaires
publics que connaît le continent impose la rationalisation et l’optimisation
des coûts publics de l’éducation. Le concept d’école multigrade refait surface
dans la perspective de la recherche de solutions au manque d’enseignants et de
ressources pour l’éducation. Informelles dans certains pays africains comme le Togo, le Sénégal, le Mali, la Guinée, le
Niger, le Burkina-Faso, etc… les écoles multigrades s’inscrivent dans le
sillage du phénomène d’initiative locale. Les dictionnaires Robert, Larousse,
etc… ne mentionnent même pas dans leurs colonnes de définition des termes, l’expression
« école multigrade ». Ce qui suppose que les écoles multigrades
constituent un phénomène éducatif marginal dans les milieux éducatifs des
régions développées. L’existence d’écoles multigrades peut s’appréhender dans
un contexte de phénomène éducatif des milieux pauvres. En effet, l’école à six
classes dans l’enseignement primaire avec pour principe « une classe, un
enseignant » reste la référence admise de l’institution scolaire de base.
Chaque niveau scolaire devrait avoir son propre enseignant. L’absence
d’enseignement formel dans certaines régions a ouvert une autre voie à la
demande et l’offre éducative, à savoir affecter deux ou plusieurs classes
scolaires sous la responsabilité d’un enseignant unique. C’est là que se fonde
l’idée de l’école multigrade. Certains experts de l’éducation préconisent
l’expression « classes multi-âges », d’autres « classes à degrés
multiples », d’autres encore « classes multiprogrammes » ou
« classes à divisions multiples ». Du terrain d’observation empirique,
il ressort certaines nouvelles expressions : « écoles à maître
unique » ou « classes jumelées » ou encore « cours
jumelés. » Dans tous les cas, l’expression se définit dans le glossaire de
l’Agence Française de Développement[1],
un des bailleurs de fonds pour le financement de l’enseignement primaire en
Afrique, « comme classe qui regroupe
dans une même salle plusieurs niveaux avec des élèves d’âges différents sous la
direction d’un seul maître. Cette modalité d’enseignement est particulièrement
adaptée aux régions rurales où la population est éparse ». La
littérature pédagogique contient plusieurs autres définitions du concept de
classes multigrades aboutissant, d’ailleurs, au même contenu principal. Pour Aide
et Action International « une classe
multigrade est une classe réunissant sous l’autorité d’un seul enseignant, dans
les mêmes conditions de lieu et d’horaire, des élèves inscrits à des programmes
d’études différents »[2]. C’est aussi « une classe où des enfants de
niveaux différents travaillent en même temps dans une même salle. Un seul maître
y alterne son enseignement d’une section à l’autre »[3].
La notion d’école multigrade évoque concrètement des classes jumelées ou des
cours jumelés, voire de niveaux jumelés. En définitive, toutes les expressions
employées restent synonymes. Bien compris, le système d’écoles multigrades
pouvait se transformer et servir d’inédit modèle d’enseignement primaire dans
un contexte économique difficile. L’analyse sur « la stratégie des écoles multigrades » s’efforce d’explorer
ces écoles dans la perspective de faire de celles-ci une approche alternative
d’enseignement primaire suite à l’observation et à l’examen du fonctionnement
concret des cours jumelés depuis plusieurs années.
1
- L’école primaire parfois en mosaïques sur le continent africain
La demande sociale pour l’éducation de base se
manifeste massive en Afrique pour être absorbée par l’offre publique. Alors les
populations s’organisent en vue de l’accès à l’enseignement primaire de
l’enfance et l’adolescence.
1.1
– Genèse des classes multigrades à la périphérie des espaces éducatifs
nationaux
Dans
certains pays francophones, le passage en revue des statistiques scolaires dans
le cycle primaire fait ressortir que la norme « une classe, un
enseignant » n’est toujours pas appliquée dans toutes les régions
d’éducation par exemple au Togo. Par déduction, le manque d’enseignants
représente un problème majeur et récurrent pour l’ensemble des pays africains. Le
déséquilibre né de la carence d’enseignants pour les écoles primaires a conduit
à la genèse des écoles dans lesquelles plusieurs classes sont tenues par un
enseignant. Dans une école primaire, si plusieurs classes ou encore niveaux se
retrouvent entre les mains d’un enseignant unique, l’école se qualifie « d’école
multigrade ». Les classes multigrades ou « cours jumelés » semblent
provisoirement adoptés par les enseignants dans l’attente d’une affectation
prochaine d’un nombre conséquent d’enseignants par les pouvoirs publics. Les
années scolaires se succèderont sans que l’autorité publique du secteur
éducatif ne comble le déficit d’enseignants. Les responsables des écoles
s’inventent alors la solution pédagogique consistant à recourir aux enseignants
en poste pour se répartir les classes par exemple, de la façon suivante :
CP1-CP2 ; CE1-CE2 ; CM1-CM2. Les élèves des différents niveaux ou
classes peuvent ou pas se retrouver dans une même salle de classe. Une
séparation physique des différents niveaux alourdit considérablement la tâche
de l’enseignant obligeant celui-ci à faire des va-et-vient entre salles de
classes. Les enseignants, en majorité volontaires, ont un niveau académique
relativement moyen de niveau BEPC. Une infime partie du groupe est titulaire
d’un Bac. La rétribution s’effectue en nature, par don de vivres et/ou en pécule
d’un montant de 5 000 fcfa par mois. Les associations de parents d’élèves
assurent les rétributions. Les écoles à classes multigrades visitées se situent
en milieu rural, dans des fermes reculées et souvent enclavées. Ces fermes
généralement constituées de paysans migrants à la recherche des terres
agricoles plus fertiles. L’accès aux écoles reste parfois difficile, voire
impossible en saison de pluie. La majorité de ces écoles comme le confirme
J. Marchand « vit dans un grand dénuement matériel : infrastructure,
équipement, matériel pédagogique, manuel scolaire font défaut »[4].
Les installations physiques et les équipements apparaissent des plus
précaires : des cabanes délabrées font office de salle de classes ayant
pour équipement scolaire des troncs d’arbres servant de tables bancs, des
morceaux de bois ou de contreplaqué en guise de tableau noir. Les dimensions
des hangars restent hors de la réglementation scolaire. Les jeunes enseignants
volontaires acceptant la gestion des écoles multigrades proviennent souvent de
la même localité, c’est-à-dire du même village ou d’une localité voisine. Ils
n’ont aucune formation pédagogique et ne disposent non plus de matériels
didactiques appropriés. Un ancien cahier d’élève tient lieu de fiches de cours.
Toutefois les enseignants volontaires demeurent singulièrement motivés. A la
demande de l’enseignant ou des parents d’élèves, le directeur de l’école
publique la plus proche joue le rôle à la fois d’inspecteur et de conseiller
pédagogique. Le rythme scolaire dans les écoles multigrades se calque sur celui
établi par les ministères en charge de l’éducation nationale. Cependant les
horaires scolaires plus aménagés permettent que les écoliers offrent une main
d’œuvre au profit du maître d’école multigrade sous forme de travaux champêtres
ou domestiques nécessaires à la survie de l’enseignant. Nonobstant cette
situation éducative particulière, les résultats scolaires dans les écoles
multigrades ne sont pas en dessous des taux moyens nationaux de l’efficacité
interne. Le pourcentage de redoublants reste rarement supérieur à la moyenne
nationale.
1.2
- L’ordre pédagogique critique dans le système d’EM[5]
Tout
visiteur des écoles en question peut se rendre compte des difficultés
saignantes dans leur fonctionnement. Cela décline parfois la motivation et
l’énergie des enseignants engagés dans les milieux enclavés. D’abord
l’infrastructure écolière de base existe à peine. L’école n’a même pas de
bâtiment. L’environnent scolaire reste marqué par une longue série de spirale
descendante : manque de tableaux noirs, de tables-bancs, de fournitures
scolaires comme ardoises, cahiers, stylos, crayons en nombre suffisant pour les
élèves, etc. Il manque de bureau pour le maître, de livres de lecture,
d’écriture, de calcul autant pour les élèves que l’enseignant. Les adaptations
faites pour disposer d’une salle de classe apparaissent dérisoires et
éphémères : quelques morceaux de planches réunies servent de tableaux
noirs quand des troncs d’arbres s’emploient comme des tables-bancs pour les
élèves et deux anciens tabourets en guise de bureau du maître, l’un plus grand
servant de table et l’autre plus petit utilisé comme chaise de maître, etc. De
chétifs hangars en paille de dimension réduite, environ quatre mètres carrés
par classe répondent comme locaux d’école. Le maître ne dispose comme support
de cours que d’un ancien cahier d’élève. D’une manière générale, d’après S. Péano[6],
les conditions de scolarisation se révèlent médiocres par manque d’équipements,
de locaux, de matériels en particulier les manuels scolaires. C’est « une école d’enfer » conclut
le chef d’une communauté villageoise. Parce que les écoles multigrades ne reçoivent
aucun soutien de la part des ministères en charge de l’éducation ou des ONG
opérant dans les régions périphériques. Le temps réel consacré aux études
semble mis à mal par d’intempestifs travaux des champs et autres corvées
auxquels les élèves s’obligent pour la survie alimentaire de l’enseignant
volontaire[7].
A l’heure actuelle, il devient difficile d’évaluer dans quelle proportion les
activités extrascolaires diminuent le temps réel d’enseignement. Mais il est
évident qu’elles entravent le bon déroulement des cours dans les écoles multigrades
qui échappent au contrôle pédagogique extérieur.
2 – Apprentissages quand même, malgré les conditions éducatives critiques
S’il faut attendre l’addition positive de toutes les
conditions éducatives avant de dispenser l’enseignement formel de base aux
enfants africains, beaucoup manqueront de savoir lire, écrire, compter,
calculer, etc… En attendant, les populations prennent l’initiative.
2.1 - L’efficacité interne des EM[8]
Au
regard de certaines tendances quantitatives, les résultats obtenus, en termes
de l’efficacité interne des écoles multigrades, et vu leurs moyens, l’on
pourrait les qualifier, selon le point de vue d’un directeur d’école publique « d’établissements scolaires informels pouvant
mieux faire ». En effet, les pourcentages de redoublants aux examens
nationaux restent pareils en comparaison des résultats scolaires des structures
éducatives officielles. S’agissant des pourcentages de redoublement internes
aux EM, ceux-ci sont relativement faibles, en moyenne 20%. Cependant encore
faut-il s’interroger sur les critères internes d’évaluation des élèves. Les
seuls critères d’évaluation objectifs et crédibles demeurent les examens
nationaux. Les résultats à ce niveau restent variables, parfois surprenants. Le
cas d’une EPP[9]
multigrade dans un village retient l’attention : sur 9 candidats présentés
à l’examen national de fin d’études primaires, 8 candidats ont réussi leur
diplôme d’entrée au collège ; soit un taux de réussite de 89% contre 80%
pour la moyenne nationale. L’exemple conforte la preuve que les écoles
multigrades se montrent potentiellement rentables de tout point de vue si elles
recevaient de l’aide pédagogique, matérielle et financière. A ressources égales,
les écoles multigrades paraissent en mesure de fournir des résultats scolaires
semblables, voire meilleurs que ceux des écoles classiques. Les EM peuvent
attiser une source d’inspiration digne d’engendrer une piste bien fondée de
recherche des voies et moyens pour relancer l’objectif de l’enseignement primaire
universel.
2.2
- Le cas spécifique des écoles d’initiative locale multigrades
au Togo
L’ensemble
des EDIL[10]
demeure des écoles multigrades. Elles tentent de se structurer, selon K. A. Agbogbotchi
et collaborateurs[11],
de manière à ressembler le plus possible aux écoles primaires publiques dont
elles empruntent les méthodes d’organisation. Certaines EDIL ne sont ni
visitées, ni localisables par l’administration scolaire. Grâce à l’effort des
communautés de base doublé de l’engagement des enseignants volontaires, les
écoles en question finissent par être découvertes par l’institution scolaire la
plus proche souvent par l’intermédiaire d’un directeur d’école publique. Les
responsables administratifs notamment inspecteurs et directeurs régionaux
d’éducation ignorent beaucoup plus l’existence des EDIL multigrades que des EPP
multigrades. La négligence de cette catégorie d’écoles s’explique par
l’éloignement plus l’enclavement du milieu dans lequel elles émergent,
s’organisent et fonctionnent. Leur localisation par les agents externes vient
de l’initiative des mêmes enseignants volontaires des EDIL multigrades. En
effet, les enseignants se déplacent vers les directeurs d’écoles publiques les
plus proches dans la quête d’un soutien pédagogique et matériel ou pour
négocier un contrat informel ou tout court la mise sous tutelle de leur
établissement. Les EDIL multigrades créées dans les fermes agricoles enclavées
du Togo fonctionnent sur la base d’une relation éducative à sens unique animée l’effort
presqu’exclusif de l’enseignant volontaire toujours prêt à se rendre auprès du
directeur d’école publique pour recevoir des conseils et parfois de l’aide
matérielle. Le système d’enseignement primaire officiel reste en théorie de
type traditionnel ou classique : « un maître, une classe ». Les
enseignants volontaires et les associations des parents d’élèves à l’origine de
l’ouverture des écoles multigrades, sont conscients que le système de
fonctionnement d’école multigrade demeure exceptionnel. Les communautés
villageoises attendent guettent des moyens institutionnels et relationnels pour
combler le déficit en ressources humaines. Ainsi les écoles deviendront plus
classiques et éligibles tôt ou tard par les pouvoirs publics comme une école
primaire publique normale. Pour un observateur avisé, tout ce mouvement
dynamique en faveur de la valeur de l’école quelle qu’elle soit peut servir à
développer un système original, concurrent ou complémentaire au modèle
traditionnel d’école primaire à six classes et six enseignants.
Conclusion
Les
écoles multigrades naissent d’abord dans un contexte d’initiative locale qui
évolue par la suite en une école primaire publique sans enseignants en nombre
complet. Ces écoles vont adopter l’approche multigrade dans l’espoir de
disposer tôt ou tard d’un nombre suffisant d’enseignants permettant d’organiser
une école primaire à système « une classe, un enseignant ». Même
démunies, les écoles multigrades apparaissent innovantes en matière d’offre
d’éducation dans un milieu enclavé que les pouvoirs publics peuvent accompagner
par la fourniture de ressources appropriées.
[1] AFD (2010) : Le glossaire de l’Agence Française de
Développement, Paris, AFD.
[2]
Aide et Action International (2007) : Mise
en forme pédagogique, Bamako, Malick Bah / INRAP.
[3] Ibidem.
[4] J. Marchand (2000) : Les écoles communautaires – Mali, Sénégal,
Togo, Paris, UNESCO.
[5] Ecole multigrade.
[6] S. Péano (1999) : Financement et gestion financière de
l’éducation, Paris, UNESCO.
[7] Il arrive de retrouver
l’enseignant et ses élèves en pleins travaux agricoles dans un champ.
[8] Ecole multigrade.
[9] Ecole primaire publique.
[10] Ecole d’initiative locale.
[11] K. A. Agbogbotchi et al. (2000) : Les écoles d’initiative locale au Togo,
Paris, UNESCO.
ALEZA Sohou, Université de Lomé

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